Après une incursion dans de l'imaginaire sud-coréen, j'ai poursuivi mes explorations asiatiques avec cette fois une oeuvre indienne, publiée en 2023, et que l'Atalante propose en ce mois de février grâce à une traduction de Mathilde Montier. Cette dernière est une traductrice dont j'avais beaucoup apprécié/admiré le travail réalisé sur les romans de P. Djèlí Clark. Avec "Les Soeurs démentes d'Esi", ce n'est pas le même style, ni le même type de difficulté, mais la qualité de la traduction restitue un souffle rare dans lequel je me suis laissée emporter avec beaucoup de plaisir.
"Les Soeurs démentes d'Esi" marque d'abord par sa structure narrative, originale, plurielle et foisonnante, offrant une versatilité assez exaltante. Tashan Mehta expérimente, explore et enchaîne les formes de narration, les registres comme les styles, alternant les angles et les façons d'envisager son univers. Cela donne un texte tourbillon, dans le bon sens du terme, qui happe les lecteurices dans ses strates entremêlées. C'est une ode aux récits, à la manière dont ils vivent et se vivent, se réinventent et se recomposent, perpétuant des souvenirs, façonnant des mémoires et construisant ce que d'aucun·es qualifieront à une autre époque de "contes" ou de "mythes". En filigrane, c'est un livre sur la puissance et la portée même des histoires, sur la création et sur les imaginaires qui la portent, tout comme elle contribue à les nourrir. La multiplicité des facettes mises en scène conduit même l'autrice à envisager une discipline universitaire dédiée, l'étude diachronique du merveilleux, dont des extraits académiques parsèment le roman.
De tels choix narratifs fonctionnent car ils trouvent à s'appuyer sur un univers particulièrement riche. Si le cadre aurait a priori pu être celui d'un roman de science-fiction se déroulant dans l'espace, c'est à une forme de merveilleux que l'autrice emprunte. Un merveilleux qui peut d'ailleurs déstabiliser nos repères tout en fascinant. Filant consciencieusement une métaphore maritime évocatrice, Tashan Mehta nous entraîne sur une "mer noire", où l'on explore des mondes nichés dans les entrailles d'une "baleine cosmique", où un "Muséum de la mémoire collective" dans lequel chacun·e peut se projeter donne accès à des souvenirs dont la mémoire vous a échappé, et où un mystérieux "Festival de la Folie" rejoue sur une "île" une partition aussi implacable que déroutante tous les cent ans. Bien des éléments semblent ainsi défier nos cadres de compréhension, et c'est toute la réussite de l'autrice de parvenir à captiver, tout en laissant une part à l'inexpliqué, et même à l'inexplicable.
Comme l'annonce d'emblée une des personnages lorsque l'on ouvre ce roman, les lecteurices sont convié·es à une histoire non linéaire, mais circulaire. C'est pourtant, de façon presque paradoxale, sur une quête des origines dans laquelle nous entraînent deux soeurs auprès desquelles la narration débute. Ce fil rouge ouvre sur des ramifications multiples, croisant et intégrant différent·es protagonistes, différentes temporalités et différents lieux. Le thème de la sororité, et plus largement de la famille, est au coeur du récit. Il y est question de la force des liens, des compréhensions réciproques qui peuvent se construire, mais aussi des différences irréductibles et donc de déchirements. C'est très humain, beau et dur tout à la fois, au fil d'une écriture qui laisse la part belle aux émotions.
Au final, c'est un beau roman, portant sur des thèmes qui trouvent facilement écho en chacun·e, tout en se déployant dans une expérimentation narrative aux décors assez vertigineux. J'ai pris beaucoup de plaisir à le lire.